Mercredi 6 avril 2011 3 06 /04 /Avr /2011 09:26

2010 : des équipes de football du monde entier s’affrontent pacifiquement dans les stades sud-africains. Ce qui était inimaginable hier est devenu réalité. 
 
Mais l’oubli nous guette, toujours. Au milieu des années 60, le souvenir de la guerre mondiale s’estompait au moment ou se levait la société de consommation.
 
Comment tirer les leçons du passé ? Comment, à l’échelle individuelle, combattre la barbarie ?
 
Ces questions taraudaient le cinéaste Lionel RogosinPeut-être que ce nom ne vous dit rien. Son contemporain John Cassavettes le considérait comme le plus grand documentariste de tous les temps.
 
Mais nul n’est prophète en son pays et l’Amérique ne soutint guère cet irréductible indépendant.
 
Pour la première fois, trois de ses films sont aujourd’hui réédités en dvd : On the Bowery (1956), Come back, Africa (1959) et Good times, wonderful times (1965).
 
Le premier dénonce la misère de laissés pour comptes Américains. Le deuxième, tourné clandestinement en Afrique du sud, attaque l’apartheid. Le troisième rappelle les horreurs de la guerre.
 
Tourné clandestinement en 1957 dans un quartier de Johannesburg, Come back, Africa est un témoignage essentiel sur l’apartheid. C’est aussi le chef d’œuvre de Lionel Rogosin, cinéaste considéré aujourd’hui comme l’un des maîtres du documentaire et, plus largement, du cinéma indépendant américain.
 
"Come back, Africa a été mon grand amour, ma passion anti-apartheid, pro-Noirs, antiraciste, critique du système, affirmait le réalisateur. Mon erreur, qui relève de la naïveté, a été de ne pas voir que la classe moyenne blanche du monde entier, en Amérique et en Europe, se moquait éperdument du sort des Noirs, qu’ils soient aliénés ou réduits en esclavage". 
 
Grâce au travail de restauration mené par la Cinémathèque de Bologne et à l’opiniâtreté de la maison Carlotta un magnifique coffret rend hommage pour la première fois à Lionel Rogosin et à son oeuvre. Outre Come back, Africa il comprend également On the Bowery et Good times, wonderful times et d’indispensables bonus réalisés ou produits par le réalisateur Michael Rogosin, fils de Lionel.
 
La force de cette remarquable édition (c’est la première fois que ses oeuvres sont disponibles en dvd) est de montrer la cohérence d’un homme qui a toujours combattu avec constance le racisme, l’oppression, les préjugés. 
 
Pour Gianmaria Farinelli, directeur de la Cinémathèque de Bologne qui a restauré ces œuvres, « avant d’être un metteur en scène Rogosin est un humaniste. Il a su raconter les grands problèmes du XXème siècle avec beaucoup de courage et d’indépendance avec une voix, avec une liberté qui manquent aujourd’hui ».
 
Rien ne le destine à devenir cinéaste. Rien, sauf les événements. Après la guerre, il voue son existence à, selon ses propres termes, « détruire Auschwitz » chaque jour de sa vie. « On venait de sortir de l’holocauste, cette aberration. Je voulais découvrir ce qui ne tournait pas rond. Avec ma caméra. Quelque chose n’allait pas dans notre société. Je devais le découvrir. J’ai décidé que j’irai en Afrique du sud pour faire un film contre l’apartheid, dénoncer le fascisme de cet état policier. »
 
Il quitte un certain confort pour s’aventurer vers le cinéma : « Je n’ai pas fait d’étude de cinéma. J’ai obtenu un diplôme d’ingénieur chimiste à l’Université de Yale. Ensuite j’ai passé trois ans en tant que démineur dans la marine. Puis j’ai repris l’entreprise de mon père pendant quelques années. » C’est grâce à l’argent que lui procure cette usine qu’il pourra commencer à financer ses films.
 
Rogosin est lucide. Il n’ignore pas que son projet de dénonciation de l’apartheid est irréalisable dans l’immédiat. Il n’a aucune expérience, il ne connaît personne. Il devient ami avec une distributrice spécialisée dans le cinéma d’art et d’essai, Rosalind Kossoff, qui sera son mentor : Comment faire un film, lui demande t-il ? Elle lui répond qu’il n’a qu’à se contenter d’observer.
 
Avant de se rendre en Afrique du Sud, il commence donc à observer autour de lui, à New York, dans le Bowerycette artère naguère vivante, pleine de théâtres et de bars, devenue avec le temps « l’avenue de la fin des hommes, infernal refuge des clochards, asile abominable du désespoir alcoolique […]Bowery, cité dans la cité, tribu en marge, quartier de la fin des hommes, poubelle des vies au rebut », comme l’écrira Joseph Kessel dans un de ses fameux reportages (Du fond de l’abîme, 1960, in Les instants de vérités, éditions Tallandier, 2010).
 
On the Bowery, film d’ « apprentissage » - selon les propres termes du cinéaste -, sort en 1956. Le réalisateur s’impose comme un maître du documentaire, marquant les esprits de John Cassavettes ou de Jonas Mekas et tendant à l’Amérique qui sort du maccarthysme un miroir reflétant ce qu’elle ne veut pas voir, c’est-à-dire l’inverse de la réussite individuelle, la misère des laissés pour comptes. Time magazine, notamment, refusera de rendre compte d’On the Bowery. 

Le film raconte l’histoire de Ray, un cheminot à bout de ressources qui traîne de bar en bar, "offre des verres aux alcooliques et fait des rencontres éphémères. Dès le premier soir, il s’écroule dans la rue et se fait voler sa valise par son compagnon de circonstance. Le lendemain, Ray se met en quête d’un travail", mais, malgré des efforts pour en sortir, il tombe toujours plus bas.
 
On the Bowery :
 
Ray, le personnage principal, existe pour de bon. Devant la caméra il joue son propre rôle. C’est la singularité du cinéma de Rogosin. Une marque de fabrique qu’il appliquera par la suite, lui qui ne se considèrera jamais comme un documentariste ni comme un auteur, mais pour qui la fiction est une manière de transcender la réalité. Il qualifiait son travail de « réalisme poétique ».

Il ne fait jamais appel à des acteurs professionnels, mais il s’immerge dans un milieu et choisit un visage auquel le spectateur puisse s’identifier. Ce visage est conducteur d’émotion et nous permet d’appréhender ce réel avec intensité.
 
Avant de tourner On the Bowery il passe six mois dans le quartier et fréquente les hommes dans la rue, dans les missions, les asiles. Sans caméra : « je travaille toujours comme ça, dira t-il par la suite. Je ne filmais rien du tout. J’ignorais ce que je voulais filmer, faire ou dire. » Il s’imprègne. Il s’entoure d’une équipe réduite. Le scénario est sommaire et laisse place à l’improvisation. Aucun dialogue n’est écrit.
 
Il redoute l’esthétisme et la théorie. La méthode employée est digne des documentaires : « On avait notre caméra et on filmait ce qui se passait. Le travail réalisé au montage donne l’illusion que tout est vrai ».
 
Lionel Rogosin se revendique à la fois de Robert Flaherty et du néo-réalisme italien, notamment de Vittorio de Sica et de son chef d’œuvre Le voleur de bicyclette.
 
« Le néo-réalisme italien était en train d’exploser, explique un spécialiste de cinéma dans un des bonus. A New York il suffisait de sortir avec sa caméra et de mélanger des acteurs professionnels à des gens de la rue. Tous les jeunes cinéastes du début des années 50 furent influencés par ce courant ».
 
En 1953, trois ans avant On the Bowery, Maurice Engel tournera l’étonnant Petit fugitif qui raconte l’histoire, filmée caméra au poing, d’un petit garçon de Brooklyn qui fugue et passe une journée à Coney Island. Quand Rogosin sort On the Bowery en 1956, en France la Nouvelle vague est balbutiante. Le cinéaste est d’emblée reconnu outre-Atlantique comme un auteur novateur, original, libre.
 
L’année suivante, en 1957, il se rend à Johannesburg anonymement. Le parti national, qui a instauré l’apartheid, est au pouvoir en Afrique du sud depuis 1948.
Il rencontre des activistes Noirs et Blancs qui l’aident pour tourner son film.
 
Lewis Nkosi, à l’époque journaliste dans le magazine noir Drum, deviendra son co-scénariste. Le film est tourné clandestinement. Le cinéaste déploie des trésors d’ingéniosité pour semer les autorités sud-africaines. Il écrit même deux scénarios, un vrai, pour lui, et un faux, pour l’administration à qui il explique qu’il compte tourner un documentaire pour une compagnie aérienne, puis qu’il prépare une comédie musicale "pour faire connaître la musique sud-africaine et montrer que les Africains étaient heureux" (à cet égard, le film regorge de scènes passionnantes où figurent des musiciens de rues).
 
Enfin il réussit à convaincre l’état ségrégationniste qu’il s’intéresse à la guerre des Boers. Evidemment tout ceci est faux. Avec son équipe réduite (deux opérateurs caméra - une légère et une sur pieds - et un opérateur pour le son), il s’insinue dans Sophiatown, à Johannesburg.
 
Au moment du tournage, dans ce quartier qui fut très vivant des années 30 aux années 50, des milliers de personnes commencent à être déplacées pour être déportées vers le township de Soweto.
 
Il en rapporte des images qui, malgré l’usure du temps, conservent leur force initiale intacte grâce au montage majestueux de Carl Lerner (son monteur sur On the Bowery). Une force qui doit tout au singulier alliage entre le documentaire et la présence de l’acteur principal, non professionnel, Zacharia.
 
« Paysan zoulou fuyant la famine, ce dernier arrive à Johannesburg en quête d’un travail pour subvenir aux besoins de sa famille. Employé à la mine d’or, il espère ainsi obtenir un permis de résidence en ville mais constate très vite qu’on l’a mal informé. Aspirant à un travail moins aliénant, Zacharia occupe plusieurs tâches clandestines successives ».
 
Le film décrit le parcours du combattant de cet homme usé, mais qui ne perd pas espoir dans l’adversité. Quand il n’est pas en but aux tracasseries des Blancs -autorités, patrons, contremaîtres - il faut qu’ils prennent garde aux voyous, aux tsotsis, comme on les appelle là-bas. Le film se termine sur une scène de colère d’une rare intensité où l’on ne sait démêler les sentiments réels de l’homme noir qui joue son rôle du jeu de l’acteur.
 
Si aucun acteur n’est professionnel dans Come back, Africa, tous quasiment - mis à part Zacharia, le rôle principal - sont des intellectuels, journalistes, artistes, militants luttant contre le gouvernement en place, de Myrte Berman à Bloke Modisane en passant par Miriam Makeba qui chante une chanson dans une scène cruciale du film, celle où ces intellectuels anti-apartheid discutent dans un de ces bars clandestins (les shebeens), seuls lieux autorisés aux Noirs.
 
Come back, Africa :
 
Aujourd’hui, pour des spécialistes de l’Afrique du Sud Come back, Africa reflète une période de l’histoire que personne d’autre n’avait traité avec le même génie. Bien plus tard
 
« Lionel Rogosin a été capable de nous laisser un monument de notre histoire en images, soulignera pus tard Lewis Nkosi, le co-scénariste […] Nous avons pu montrer au monde entier le vrai visage de l’Afrique du sud ».
 
Le film sera présenté à la Mostra de Venise où il obtiendra un accueil très chaleureux. En France, un million de spectateurs le verront dans les ciné-clubs ou les salles d’art et d’essai.
 
Lionel Rogosin ouvre un cinéma à New York, le Bleecker street cinema, pour y organiser des projections. En cette époque où le Mouvement pour les droits civiques tente d’améliorer la condition des Noirs, seuls certains campus américains acceptent de présenter ce film qui d’ailleurs ne sera jamais diffusé à la télévision américaine.
 
En Afrique du sud ; où il est interdit jusque dans les années 80, la presse estime au moment de sa sortie qu’il salit le pays et en donne une image faussée...
 
A l’instar du précédent, son troisième long-métrage, Good times, wonderful times ne sera pas tourné aux Etats-Unis, mais en Grande Bretagne. Selon le cinéaste il n’aurait pas été possible de tourner un film pacifiste dans son propre pays...surtout en pleine Guerre froide.
 
Il aura un allié de poids dans cette entreprise en la personne du philosophe anglais Bertrand Russell, conscience du mouvement pacifiste anglais. Dans un des bonus, celui-ci déclare : "En Amérique il existe une propagande qui dit que le désarmement serait désastreux. C’est faux. Le Wall street journal l’a expliqué. Le lobby de l’armement est très puissant, comme tous les lobbies en Amérique. Cela s’explique par le fait que ces marchands de la mort craignent de perdre leurs revenus si l’on devenait plus raisonnable". 
 
Le cinéaste continue de marier habilement réel et fiction : le spectateur assiste à une soirée mondaine, à Londres, pendant laquelle les convives (des acteurs non professionnels) multiplient les clichés les plus éculés sur la guerre.
 
Cette histoire linéaire est entrecoupée de séquences d’actualités cinématographiques provenant des archives de l’Union soviétique, du Japon, d’Europe... Le résultat est aussi ironique que percutant et le procédé consistant à mélanger archives documentaires et fiction est inédit, original. 
 
Le film, du fait de l’utilisation de ces archives, coûte très cher, de 400 à 500 000 dollars. Il a fallu parcourir le monde pendant deux ans pour trouver les bons documents. Pour le financer Rogosin collecte des fonds. Devant la réticence des distributeurs, il finit par le distribuer lui-même dans les universités américaines. Un million d’étudiants ont du le voir. "Cela a été possible parce que c’était les années 60", explique le cinéaste dans le bonus. 
 
"Les hommes aiment la haine, c’est psychologique. C’est au fond de leur coeur, pensait Bertrand Russell. C’est là que réside le mal".
 
A elle seule cette phrase explique pourquoi Lionel Rogosin a consacré sa vie à tourner des films. Pour tenter d’extirper le mal.
 
Crédit photo : Carlotta films/Rogosin heritage
Par docteur doc - Publié dans : Lionel Rogosin
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Lundi 4 avril 2011 1 04 /04 /Avr /2011 17:08

affiche-gasland.jpgLe gaz de schiste, qu’est-ce que c’est ? C’est un gaz emprisonné dans des roches schisteuses, sous forme de gouttelettes, à des profondeurs pouvant atteindre 3000 mètres.

Pour l’extraire il faut pulvériser cette roche à l’aide d’un procédé de fracturation hydraulique extrêmement nocif pour les nappes phréatiques, donc pour le vivant, puisqu'il s'agit d'envoyer à très haute pression un composé d'eau et de produits chimiques parfois cancérigènes.

Les puits de forages poussent comme des champignons en Amérique du Nord dont le sous-sol regorgent de cette manne que les compagnies gazières exploitent sans qu’aucune législation ne les entravent. En France aussi d’importants gisements attirent les convoitises.

Dans son film Gasland, le réalisateur américain Josh Fox évoque cette fièvre du gaz qui s’est emparée des Etats-Unis depuis une décennie et qui s’insinue en Europe sous le prétexte d’indépendance énergétique.

 Classé dans la compétition pour les Oscars 2011, dans la catégorie "meilleur documentaire", primé au festival de Sundance, Gasland dont le réalisateur est  calssé "terrorriste" sur la liste du Département de la sécurité intérieure américain, est diffusé le 4 avril sur Canal + (à 22h20) dans une version courte, avant son exploitation en salle, probablement cette année.

L’histoire de Gasland commence par un courrier adressé au père du réalisateur. Celui-ci a construit sa maison dans les années 70 près de la rivière Delaware, en Pennsylvanie, au nord-est des Etats-Unis. La lettre provient d’une compagnie gazière qui lui propose d’effectuer des forages afin d’extraire du gaz de schiste de son sous-sol, moyennant une compensation financière. Le père se méfie et demande à son fils d’y regarder de plus près.

La Pennsylvanie est un état très industrialisé. On y produisait notamment l’acier. Aujourd’hui il y aurait 71 000 puits de forages pour le gaz de schiste. Tom Corbett vient d’y être élu gouverneur : « un gouverneur extrêmement favorable à l’exploitation des gaz de schistes », remarque le site Owni, puisqu’il «a reçu un million de dollars de l’industrie gazière pour financer sa campagne. »

Josh Fox entame un long road movie qui l’emmènera pendant un an et demie à travers les Etats-Unis. Il commence par se rendre non loin de chez lui, à Dimock, toujours en Pennsylvanie, là où sont apparus, rapporte le site canadien cyberpresse, « les cas les plus patents de contamination d'eau potable liés à l'exploitation du gaz de schiste ».

Le gisement américain, apprend-on dans Gasland, avec ses milliards de mètres cubes emprisonnés dans la roche, représente un océan virtuel. Voilà de quoi assurer l’indépendance énergétique du pays et aussi de quoi aiguiser l’appétit de compagnies gazières indifférentes aux questions de santé publique ou d’environnement.

Mais le prix à payer est cher, très cher. Aux Etats-Unis l’exploitation du gaz de schiste est anarchique. Chaque compagnie fait ce qu’elle veut. Parfois, note Josh Fox, il y a des accidents. En 2008, à Divide Creek, dans le nord-ouest du Colorado, une région où les compagnies ont foré plus de 5000 puits en 10 ans, il y a eu d’importantes fuites de gaz. « Pendant des semaines la rivière était inflammable ». Une scène du documentaire montre à plusieurs reprises à quoi ressemble l’eau du robinet. Un liquide opaque, terreux ou jaunâtre. Aucune utilisation domestique possible. En ouvrant le mitigeur il suffit de placer la flamme d’un briquet à proximité. Une flamme en sort ! D'où le sous-titre du film : "pouvez-vous allumez votre eau ?"

Les forages sont gourmands en eau. Pour chacun d’entre eux, le réalisateur de Gasland compte entre 4 et 600 camions-citernes. Il en faut 2 à 300 pour retirer ces eaux pudiquement appelées « industrielles ». Avant cela elles sont stockées dans des puits pas toujours étanches où elles retournent sous terre.

La scientifique Théo Colborn, experte auprès du Congrès américain, connue là-bas pour ses combats environnementaux, a identifié 596 polluants - dont du benzène, du toluène, du xylène -  dans la composition des 900 produits chimiques utilisées pour la fracturation hydraulique.

 

 

« Aux USA, commente le réalisateur de Gasland, la loi permet de conserver secrète la liste des produits chimiques que les compagnies emploient. Un peu comme la sauce Big mac ou la recette du Coca-cola. » Les conséquences en sont préoccupantes, tout autant que celle sur la santé des hommes et des animaux. « Toutes nos lois environnementale concernant la protection de la santé publique sont bafouées », souligne Théo Colborn. Et d’évoquer les conséquences neurologiques « insidieuses » : maux de têtes, oreilles qui sifflent, désorientations, étourdissements ou apparition de lésions cérébrales irréversibles...

Peu de victimes témoignent devant la justice. La plupart d’entre elles sont « muselés par un accord de confidentialité qu’ils ont signé avec les compagnies gazières. » Ceux qui ont porté l’affaire devant un tribunal et fini par conclure un accord « ne peuvent plus parler une fois qu’ils sont indemnisés. »

C'est la multinationale Halliburton a mis au point le forage par fracturation hydraulique. Josh Fox rappelle que Dick Cheney fut président de cette multinationale entre 1995 et 2000 et qu’en 2001, sitôt nommé Vice-président des Etats-Unis, il s’empressa de créer « l’Energy Task Force », un lobby financé à hauteur de 100 millions de dollars par les compagnies pétrolières et gazières.

En 2005 l’Energy Task Force parvient à faire voter une loi très favorable aux compagnies de gaz. Elle les autorise notamment à injecter des produits chimiques reconnues dangereux à proximité des réservoirs d’eau potable. C’était tellement choquant, commente Josh Fox, qu’on a qualifié cette loi de « vide juridique Halliburton. »

Pourtant, il semble que les choses soient en train de changer. En novembre dernier, selon le journal de l’environnement, "Halliburton a été assigné par l’agence américaine de protection de l’environnement (EPA) « pour ne pas avoir fourni, dans les délais requis, les informations sur les produits chimiques utilisés dans l’extraction du gaz naturel par fracturation hydraulique »."

Mais Gasland ne se termine pas pour autant sur une note d'espoir : en Europe et en Afrique du nord les compagnies ont repéré d'importants gisements de gaz de schiste. Le gouvernement français a beau se montrer prudent sur ce dossier, en 2010 alors qu'il était encore ministre de l'écologie, Jean-Louis Borloo, "le père" du Grenelle de l'environnement a tout de même accordé en catimini des permis d'exploration à des compagnies gazières.

Aujourd'hui ce même ministère, dirigé par Nathalie Kosciusko-Morizet, admet officiellement que cette exploitation non conventionnelle offre des "risques de pollution des nappes souterraines par manque d’étanchéité des forages (le risque étant aggravé pour le gaz qui est par nature éruptif par rapport aux huiles plus denses) et de pollution des sols (en cas de fuite des canalisations). La consommation d’eau est élevée (15 000 à 20 000 m3 par puits). L’implantation des machines à forer et des installations connexes peut émettre du bruit et avoir un impact important sur les paysages."

La ministre a promis qu’aucun permis ne serait accordé avant qu’une mission d’évaluation ne ce soit prononcé » (Canard enchaîné, 8 février 2001). Seuls trois permis « de recherche » aurait été officiellement délivrés le 1er mars.

Ces permis portent sur une surface de près de 10 000 km2 (correspondant aux départements de l’Ardèche, de la Drôme, du Vaucluse, du Gard, de l’Hérault, de l’Aveyron et de la Lozère). Selon le site De l’eau dans le gaz, ces permis "de recherches" ont été délivrés aux compagnies Schuepbach Energy LLC, Total E&P France et Devon Energie Montélimar SAS.

Des députés socialistes ont déjà déposé un projet de loi « visant à annuler les permis exclusifs de recherche de mines d’hydrocarbures liquides ou gazeux et tendant à assurer la transparence dans la délivrance de ces permis de recherche et de concessions d’hydrocarbures liquides et gazeux" devrait être examinée en séance le 12 mai prochain », précise le site energie2007.

Greenpeace de son côté vient d'annoncer que des forages commenceront le 15 avril prochain en Seine et Marne. Evidemment aucune concertation n’a été menée avec les populations locales et leurs élus...

 

A lire à propos de Gasland et du gaz de schiste :

. Gasland (Wikipedia)

. Josh Fox, réalisateur anti-gaz de schiste classé “terroriste (Owni)

. Le gaz de schiste (Nomadamaland)

. Gaz de schiste: 1435 infractions en Pennsylvanie (Cyberpress.ca)

. Gaz de schiste : Halliburton assigné par l'EPA (Journal de l'environnement)

. Pétrole de schiste : les forages démarreront bien le 15 avril ! (Greenpeace)

. Gaz de schiste : le gouvernement suspend provisoirement les forages de prospection (Cdurable)

. Gaz de schiste: proposition de loi pour annuler les permis (Energie2007.fr)

. Le gaz de schiste (Ministère de l'Ecologie)

. L’exploitation du gaz de schiste débattue au Parlement européen (Europe écologie)

. Gaz de schiste : le gouvernement demande finalement une mission sur les risques (Novethic)

. Gaz et huiles de schiste : il est urgent d'attendre (De l'eau dans le gaz)

 

 

 


Par docteur doc - Publié dans : Josh Fox
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Samedi 5 décembre 2009 6 05 /12 /Déc /2009 14:28

L’histoire d’amour que la société américaine vit avec le capitalisme tourne à l’aigre. C’est du moins l’avis de Michael Moore qui revient sur les traces de son premier film, Roger et moi, tourné il y a vingt ans. Une boucle est bouclée et cela se sent.

Capitalism : a love story se demande combien de temps encore les Américains et le reste du monde vont-ils plier l’échine sous le talon de fer du capitalisme. Que se passe-t-il quand le capitalisme place les profits avant les gens ? Ces questions méritent en effet d’être posées.

Michael Moore, auréolé de sa gloire (Oscar et César pour Bowling for Columbine), aurait pu y apporter un semblant de réponse. Dommage qu’il n’arrive pas à se débarrasser de mauvaises habitudes, notamment celle de se mettre perpétuellement en scène au risque de dévaloriser son propos.

Au final A Capitalism : a love story est un film brouillon qui suit plusieurs pistes pour n’en privilégier aucune et qui butte sur la propre désillusion du cinéaste.
 
On sort de Capitalism : a love story comme d’un fast food. A l’impression d’être rassasié succède très vite celle d’être affamé. Ça ne tient pas au corps. C’est parfois drôle, bien rythmé, sans temps mort, les scènes filmées succèdent aux images d’archives, le montage est parfait, mais l’omniprésence (voix ou image) du réalisateur est telle qu’on se demande si vraiment le malheur du monde le concerne.
 
Cette histoire commence sur les chapeaux de roue : le générique est un montage de scènes de vrais braquages de banques filmés en caméra de vidéo-surveillance, le tout sur fond de Louie, Louie du tonitruant Iggy Pop. Attaque de la diligence et mauvais garçons. Ceux-ci finiront sur la chaise électrique, à n’en pas douter, tandis que les véritables bandits courent toujours dans Wall street. Ouais, on va voir ce qu’on va voir.
 
Après Roger et moi (1989), Canadian bacon (1995), The Big one (1997), Bowling for Columbine (2002), Fahrenheit 9/11 (2004), Sicko (2007) Capitalism : a love story, septième opus en deux décennies, semble tenir ses promesses. Il faut dire que le sujet aiguillonne le cinéaste qui fait de la lutte contre l’hyperlibéralisme son cheval de bataille. Ça continue dans la rigolade quelque temps encore quand le cinéaste détourne les dialogues d’un péplum afin d’établir un parallèle entre notre société libérale très avancée et la décadence de l’empire romain. “Et les civilisations futures, que retiendront-elles de nous ? » s’interroge Moore. C’est sans doute ce que se sont demandées à un moment ou à un autre toutes les civilisations du monde qui ont un peu duré. Pas de quoi en faire un postulat.

A bien y regarder Michael Moore ne nous raconte pas comment les Américains ont d’abord chéri le capitalisme pour finir par s’apercevoir à quel point celui-ci est néfaste et qu’il est urgent de trouver des solutions de rechange durables, mais combien le petit garçon qu’il fut dans les années cinquante finissantes vivait heureux. C’est plus ça. Papa allait au travail en voiture dans les vastes usines de la General Motors, à Flint. En ce sens, comme le remarque Henry Moreigne dans Agoravox, « Capitalism : a love story constitue le prolongement logique de son premier film réalisé en 1989, Roger et moi dans lequel il dénonce les conséquences des mesures de restructuration de Général Motors sur Flint, sa ville natale (30 000 licenciés dans une agglomération de 150 000 habitants). Michael Moore présente à ce titre sa dernière œuvre comme “une forme d’aboutissement, un point culminant de mon travail.“ ».

On sent le bonhomme usé. Même l’élection d’Obama ne lui redonne pas vigueur. Capitalism : a love story peut se lire comme l’autoportrait d’un homme désabusé qui s’interroge sur sa capacité à continuer à tourner des films. Il relève sa propre supercherie commencée avec Roger et moi. Dans ce film, ce n’est pas Roger qui compte. D’ailleurs chacun se souvient que le fameux Roger, on ne le voit jamais (alors que le cinéaste l’a vraiment rencontré). Mais à l’époque ce genre était nouveau, amusant et frais. Non ce qui compte c’est moi, Michael Moore, aujourd’hui un peu plus gros, un peu plus fatigué.

Retour sur les années cinquante. A l’époque, aux Etats-Unis, les ouvriers de l’industrie automobile étaient les rois du monde. Et puis, le Japon et l’Allemagne, détruits par les alliés pendant la seconde guerre mondiale, se refont une santé. La mondialisation pointe son nez. La compétition devient rude. Plus dure sera la chute. De ce point de vue-là le film de Moore est plutôt intéressant car il met un visage sur la souffrance causée par les difficultés économiques. C’est à mettre à son crédit. Pour une fois le cinéaste abandonne la défroque du polémiste populiste pour exprimer une réelle compassion envers les Américains qui souffrent. Les chiffres et statistiques ne disent rien aux gens. Ici au contraire, nous voyons des « vrais » gens raconter leurs histoires personnelles : l’un a perdu son emploi, d’autres, victimes de vautours qui prospèrent sur la misère, sont expropriés alors qu’ils vivent dans un maison qui appartenait parfois à leurs parents ou grand-parents, d’autres encore n’ont pas pu toucher l’assurance décès de leur proche. Un véritable scandale que ne fait qu’aborder le cinéaste qui constate qu’avec ce système d’assurance-vie « vous rapportez plus mort que vivant »

Napakatbra, sur Agoravox, souligne qu’« un des moments forts du film est certainement l’interview de l’avocat Mike Myers, qui dénonce les "dead-peasants insurances", aussi appelées "corporate-owned life insurances" (COLI). Pour faire bref, ce sont des assurances vie secrètement contractées par les employeurs sur la tête de leurs salariés... pour leur seul bénéfice ! Qu’un salarié meurt, et l’entreprise touche un petit pactole : entre 50 000 et 5 millions de dollars. Si une femme décède jeune, c’est le jackpot, son espérance de vie théorique étant des plus élevées. Bingo ! ».

Mais peut-on faire confiance en Moore dans sa défense de la veuve et de l’orphelin ? Un livre, signé Guy Millière (Michael Moore, au-delà du miroir. Editions du Rocher, 2008) dissèque l’oeuvre du cinéaste et éclaire ses zones d’ombre : “Il floue les ouvriers qu’il clame aider, déforme les propos d’un soldat amputé d’une jambe, inverse la chronologie des faits pour diffamer un directeur d’entreprise”, écrit Drzz sur Agoravox.

Autre moment intéressant, mais traité, là encore, de façon superficielle, c’est la relation que Moore entretient avec le catholicisme qui remarque logiquement que le capitalisme n’est pas inscrit dans le marbre de la Constitution américaine. Seulement on a tellement dit au peuple américain que le capitalisme était égal à Dieu et à la liberté que fatalement comment, logiquement, ne pas s’en remettre à lui ?
 
Pour autant, Jésus aurait-il été capitaliste ? demande le réalisateur. Il interroge des gens d’église qui, la main sur le coeur, assurent que non, c’est certain, Jésus n’aurait pas été du côté des forces obscures de l’argent. 
 
Ce qui fait titrer ainsi le Washington post : Michael Moore : Catholique de l’année ?  : « Son pasteur et ses amis prêtres n’ont pas peur d’accoucher d’un jugement sévère sur l’état de l’économie ou de montrer leur solidarité avec la classe ouvrière. Les évêques interrogés ne correspondent pas au stéréotype d’une bureaucratie soucieuse de protéger leur « marque » ». Moore interroge ici un clergé proche de la plupart des catholiques. C’est un changement bienvenu par rapport à l’image stéréotypée véhiculée actuellement par les médias américains sur l’église catholique en butte aux dénigrements particulièrement virulents après les révélations de la pédophilie de certains prêtres.

Il explique comment ce capitalisme industriel a dégénéré en capitalisme financier et devient une force destructrice. C’est ce capitalisme qui est condamnée dans les encycliques papales en raison de la façon dont il subvertit l’ordre de Dieu qui exige que les biens matériels de ce monde profite à la communauté humaine. Le manque de justice distributive pervertit une structure économique capitaliste pécheresse. Le chroniqueur du Washington post admet que Moore atteint dans ce dernier film les frontières de la bouffonnerie, mais que son message n’en est pas moins important : « Michael Moore, « clown de l’année » et « catholique de l’année » en même temps. »

Tous ses films dénoncent quelque chose. Pourquoi pas ? Le cinéaste pourrait se cantonner à une posture de pamphlétaire se contentant de gueuler sa rage. Une rage impuissante : "Moore a depuis longtemps prouvé qu’il était un excellent éditorialiste et comédien, mais il prêche toujours pour la même chapelle. Ses films ne sont pas assez convaincants pour faire la différence. Par conséquent, ils « sont devenus des emblèmes de rage impuissante, écrit the age.

Et surtout contre productive : "Roger & Me n’a pas sauvé les emplois, Bowling for Columbine n’a pas modifié la législation sur les armes ni Sicko celle sur les soins de santé et, en dépit de son intention affirmée à voix haute, Fahrenheit 9 / 11 n’a eu aucune incidence sur la réélection de George Bush".

Il en est ainsi de Capitalism : A love story qui ne convaincra que les esprits déjà convaincus. Moore a trop tendance à perdre de vue son sujet. Parfois on a l’impression que le cinéaste se parodie lui-même ou qu’il a perdu tout contact avec la réalité.

"En fait,ce qui séduit chez Moore, tout le monde en convient, lui le premier, c’est son talent de monteur. De propagandiste au service d’une cause qu’il croit juste. Rappelons que « la propagande désigne l’ensemble des actions menées dans le cadre d’une stratégie de communication par un pouvoir politique ou militaire pour influencer la population dans sa perception des événements, des personnes ou des enjeux de façon à l’endoctriner ou l’embrigader ». Michael Moore, avec ses énormes succès, est devenu un contre-pouvoir (donc une forme de pouvoir) politique", écrit Omnibuzz, toujours sur Agoravox, à propos de l’édition en dvd de Michael Moore, polémique système, documentaire canadien de Debbie Melnyck et Rick Caine tournée en 2006 (Wild Side Video).

Dans Capitalism : a love story, Moore, comme dans ses films précédents, fait semblant de vouloir rencontrer les dirigeants de Wall street. Fidèle à sa méthode il déboule dans les halls en marbre des temples de la finance et déclare au portier qu’il veut rencontrer le PDG. Rires dans l’assistance. Il y a beau temps, vingt ans exactement (depuis Roger et moi), que les patrons ne veulent plus rencontrer un cinéaste qui n’a de toute façon aucune intention de leur donner la parole. S’il le faisait, son scénario sécroulerait de lui-même.

La critique du système par Moore relève de la révolte adolescente. Pour en savoir plus il suffit de revoir le film de William Karel sur la crise de 1929 ou de lire les derniers livres d’Eric Laurent (qui dénonce les conflits d’intérêts et les chassé-croisés des patrons de la finance entre Wall street et la Maison blanche) ou ceux de Jean Montaldo (surtout lorsque ce dernier parle du fameux Angelo Mozillo, l’inventeur des subprimes qui accordait des prêts très préférentiels à ses amis haut-placé tandis que les américains « moyens » étaient condamnés à payer le prix fort).
 
Capitalism : a love story se termine sur l’élection d’Obama. Hélas Moore ne porte aucun regard critique sur le président ni sur les démocrates. Or on sait bien combien ces derniers sont pieds et poings liés aux dirigeants financiers américains.
 
Si ça continue comme ça les gens n’auront plus rien à perdre, affirme le cinéaste qui se demande « quand la révolte va-t-elle commencer ? ».

Probablement dès la fin du film.
 
Par olivier bailly - Publié dans : Finance
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Samedi 5 décembre 2009 6 05 /12 /Déc /2009 14:27

Les éditions Montparnasse publient l’Intégrale (jusqu’ici) des oeuvres du documentariste Nicolas Philibert.
 
9 dvd pour 14 films (courts et longs métrages) accompagnés de nombreux bonus dans lesquels - outre des intervenants de choix comme Gérard Mordillat, l’économiste Frédéric Lordon, le psychiatre Jean Oury ou l’actrice Emmanuelle Laborit- le cinéaste s’exprime sans restriction sur son métier entamé il y a plus de trente ans. Nous le retrouvons ici pour une interview exceptionnelle.

Certains de ces films existaient déjà en dvd, d’autres sont inédits. L’Intégrale (jusqu’ici) – c’est son titre – nous permet de lire en filigrane ce qui meut Nicolas Philibert.
 
Des lignes de forces sous-tendent son regard singulier, son regard d’auteur : l’activité (le travail, l’apprentissage, la cognition) et la parole (ou le langage).Même quand il trace le portrait de Nénette, la plus vieille femelle orang-outang du zoo du Jardin des plantes (son dernier long-métrage à ce jour - 1999 - et le seul inédit de ce coffret), l’acteur principal des films de Nicolas Philibert, sa guest-star c’est l’humain. Un matériau fragile, les hommes.
 
Ses films ne sont pas des thèses. Il ne part jamais d’une idée préconçue, mais, dit-il, «  de rencontres, d’histoires qu’on me raconte, de quelque chose que j’entends à la radio »…
 
Bref il est question de la vie chez Nicolas Philibert, de la vie telle qu’elle est ou bien telle qu’il la voit ? Eternelle question.

Si Nicolas Philibert est connu du grand public depuis 2002, date de sortie d’Être et avoir,le cinéaste avait déjà à ce moment-là une carrière de documentariste qui commence en 1978 avec La Voix de son maître, co-réalisé avec Gérard Mordillat. Les deux hommes se sont connus trois ans plus tôt (en 1975). Ils sont tous deux assistants sur Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère... de René Allio, cinéaste qui comptera beaucoup pour Nicolas Philibert .

Moi, Pierre Rivière…qui raconte un fait-divers sanglant ayant eu lieu dans l’Orne en 1835, a la particularité d’avoir été tourné avec des acteurs professionnels et des amateurs, ces derniers issus du lieu où s’est déroulé le drame. Comme pour boucler une boucle, Nicolas Philibert retrouvera ces protagonistes trente ans après. Il racontera cette histoire dans Retour en Normandie (2006).

Avec La Voix de son maître, tourné dix ans après 1968, Philibert donne la parole aux dirigeants d’entreprise, alors peu réputés pour être de grands communicants (ça a changé depuis). Devant la caméra ils sont douze poids lourds - patrons de Boussac, de Thomson-Brandt, de L’Oréal, de Paribas, de Saint-Gobain, d’IBM-France, d’Elf Aquitaine, du Club Méditerranée, de Darty… - et parlent comme ils l’entendent sans qu’aucune voix off ne les coupe, sans commentaire.

Tourné à une époque où le cinéma militant est particulièrement fécond, La Voix de son maître dissone pourtant. Les monologues patronaux sont entrecoupés de scènes filmées dans les chaînes de montage ou dans les villes dortoirs qui fleurissent à l’époque. C’est probablement, avec le recul du temps, ce que l’on a fait de plus subversif dans le genre. Le film qui devait être diffusé à la télévision sera censuré.

Sept ans séparent La Voix de son maître des œuvres suivantes de Nicolas Philibert. Une période pendant laquelle le réalisateur ne cessera pourtant pas de travailler bien qu’aucun de ses projets ne voient le jour. Il produit cependant un film de René Allio, écrit deux livres, un scénario de fiction qui ne se montera finalement pas, planche sur des projets de documentaires.

A partir de 1985, son activité de cinéaste reprend. Si l’on peut trouver des points communs entre les films qu’il tourne ensuite et La Voix de son maître, Nicolas Philibert souligne tout de même que par la suite il aura bien davantage d’empathie pour les gens qu’il filmera. Davantage est un faible mot. Restons pudique et disons que Philibert manifeste plus que de la bienveillance pour ses congénères.

Il enquille quelques courts et long métrages sur l’alpiniste Christophe Profit (dont un qui ne figure pas dans cette intégrale), un portrait du champion cycliste Roger Lapébie et un autre de Maurice Baquet, acteur fantaisiste et violoncelliste, ami de Doisneau et grand alpiniste puisqu’il fut le premier à gravir, avec le célèbre Gaston Rebuffat, la face sud de l’Aiguille du midi (en 1956). En 1988, à l’âge de 78 ans, Baquet retourne sur les lieux accompagné de Christophe Profit (et de Philibert).

Dans les années 90 Philibert s’impose comme un grand documentariste avec une série de six perles cinématographiques : La Ville Louvre (1990) tourné sans autorisation dans les entrailles du plus grand musée du monde alors en pleine réorganisation ; Le Pays des sourds (1993), primé de nombreuses fois, qui suit dans leur quotidien des personnes sourdes ; Un animal, des animaux (1994) tourné pendant les travaux de rénovation du Muséum d’histoire naturelle en compagnie des scientifiques et des animaux naturalisés ; La Moindre des choses (1996) où l’on assiste à la répétition du spectacle estival par les pensionnaires psychotiques de la clinique de La Borde dirigée par Jean Oury ; Qui sait ? (1998) dans lequel les étudiants de la 30ème promotion de l’école du du Théâtre National de Strasbourg se cherchent, cherchent à constituer un groupe organique ; Nénette, (1999), déjà évoqué plus haut.
 
Pas de méthode, mais un regard, une disponibilité, une approche pleine de tact et une restitution pleine de pudeur.

Lorsque Etre et avoir sort en 2002, le cinéaste se retrouve face à un succès d’une ampleur considérable qui déborde les frontières françaises. Le film est présenté dans de nombreux festivals internationaux, reçoit des récompenses prestigieuses. L’histoire de ses enfants de maternelle et du primaire qui étudient dans une classe unique en Auvergne bouleverse les spectateurs par sa justesse. Fidèle à sa manière, tel un paysan taiseux, Philibert observe attentivement le monde qui l’entoure. Le monde : quelques fillettes et garçons qui apprennent à apprendre autour d’un maître. Une comédie humaine en miniature qui en annonce une autre, beaucoup moins grandiose, d’où Philibert sortira probablement atteint, mais toujours combatif.
 
A la suite du film, il connaîtra pour la première fois les procès (intentés par l’instituteur puis par les parents qui apparaissent dans le film). Ils seront tous gagnés par le cinéaste qui continue à tourner...
 
L’intégrale pas intégrale de Nicolas Philibert est désormais disponible. On la regarde comme une vaste fresque touchante. Un miroir est tendu au spectateur. A lui de travailler avec ce matériau-là. De réfléchir avec ce qui lui est donné à voir.
« Ce qui me pousse a faire un film c’est une démarche de curiosité vers un univers. Je ne suis pas une démarche de quelqu’un qui sait à l’avance et qui chercherait à travers un film à inculquer un savoir au spectateur. J’essaye plutôt d’aller au plus près, de m’instruire ».

Interview exclusive de Nicolas Philibert par Olivier
Bailly

 

Olivier Bailly : Ce coffret s’appelle « l’intégrale jusqu’ici ». Ce sont donc des œuvres complètes pas complètes ?
Nicolas Philibert : Ce ne sont pas tout à fait des œuvres complètes. Quelques films n’y figurent pas. Par commodité, comme il y a quand même une grande partie de mes films, les éditions Montparnasse l’ont appelé l’Intégrale. J’ai demandé qu’on rajoute « jusqu’ici » parce que je voulais simplement faire entendre que j’avais d’autres films en tête. J’ai plutôt l’intention de continuer. Je suis en train de terminer une version longue de Nénette, cette femelle orang-outang du Jardin des plantes qui est le film inédit du coffret et dont il y a aura une version un peu plus longue qui sortira dans les salles en mars. Je suis en train de mettre la dernière main à ce long-métrage de courte durée, 1h10 environ. Il fera un quarte d’heure de plus que la précédente version. Et puis je suis en train de mettre en musique un projet de long-métrage documentaire à la Maison de la radio. J’en suis en train de rencontrer les différents responsables de chaîne. Pour l’instant ils se sont montrés très accueillants. L’idée que je vienne semble leur plaire.

OB : Le premier film du coffret, dans l’ordre chronologique, c’est La voix de son maître, réalisé avec Gérard Mordillat en 1978. Ce premier film qui parle du grand patronat a été censuré
NP : Il n’est jamais passé à la télévision. A la demande de la Sept, la chaîne qui a précédé Arte, Mordillat et moi on en a fait une version écourtée qui s’appelait Patrons 78-91 (parce tournée en 1978 et diffusé en 1991). Mais les trois heures initiales n’ont jamais été diffusées. Elles sont toujours restées au placard.

OB : Dans La voix de son maître seuls les patrons parlent. Et ce sont eux, paradoxalement, qui ont censuré leur discours…

NP : En effet c’est eux qui parlent. Ils parlent longtemps. Il n’y a qu’eux, il n’y a pas de contre-discours à ceci près qu’on va voir dans le film des images de travail dans les usines et des images des cité-dortoirs, là où au fond le discours s’applique. Mais il n’y a pas de contradicteur. On n’a pas cherché à polémiquer avec eux, à leur tendre des pièges. On a simplement fait le vide devant eux. On les a laissé décrire le plus loin possible leur vision du monde.
 
Ce pourquoi ça a été censuré c’est parce que l’un des patrons en question, François Dalle de L’Oréal est sorti furieux d’une projection. Je pense qu’il a vu la vanité qui surgissait petit à petit. A mon avis il a compris que cette vanité risquait de se retourner contre eux. Les autres ne l’ont pas vu, vraisemblablement aveuglés par cette vanité. Dalle a perçu cette dimension-là et a obtenu instantanément la déprogrammation du film en faisant téléphoner au cabinet de Raymond Barre, le Premier ministre de l’époque qui lui-même a exigé du directeur d’Antenne 2 à l’époque que cette émission soit déprogrammée. Cette histoire fait apparaître au grand jour les liens qui unissaient les patrons et les politiques et surtout les politiques et la télévision

OB : Qu’est-ce que cette censure a provoqué chez vous ?
NP : Dans les mois qui ont suivi on était très combatifs. On s’est battus pour faire lever cette censure. On a répondu à énormément d’interviews, on a montré le film a des députés de gauche, on a multiplié les réunions, consulté des juristes pour essayer de faire valoir nos droits car on était dans notre droit. Et puis petit à petit, trois ou quatre mois après, on a fini par passer à autre chose. On avait, Gérard Mordillat et moi, d’autres projets, un peu dans la même veine, sur le discours de pouvoir. Lui voulait faire un film sur le pouvoir militaire et moi sur le pouvoir religieux. On a commencé à travailler là-dessus, mais l’INA qui avait co-produit La voix de son maître n’a pas souhaité donner suite à ces projets et finalement on n’a réussi à les monter. Pendant quelque temps j’ai été assez abattu. C’est mon premier film et tout à coup il est censuré. C’est donc un peu dur.

OB : On retrouve avec vos films suivants des similitudes comme l’absence de commentaires ou, parfois, un aspect un peu cocasse. Dans La voix de son maître il y a cette scène d’ouverture où les patrons essayent de trouver un autre titre que celui que vous avez choisi. Il y a également cette scène où Francine Gomez, la patronne de Waterman, vous répond étendue sur son sofa, c’est complètement décalé

NP : C’est elle qui a choisi de répondre de cette façon. D’une manière générale c’est eux qui ont choisi les lieux, les décors. Lorsqu’on fait parler les gens il faut qu’ils se sentent à l’aise. Et on voulait qu’il y ait de la profondeur de champ et on leur a laissé le choix de l’endroit où ils seraient filmés. Mais l’absence de commentaires ne veut pas dire absence d’un regard. Il y a un point de vue politique et un point de vue de cinéma. Politique au sens premier du mot. Non pas au sens où il s’agirait de dicter aux gens ce qu’ils doivent penser, mais où le film leur donne du matériau à partir duquel chacun va pouvoir penser par lui-même. Ce n’est pas un film militant dans le sens où il procèderait de slogans. On n’est dans le slogan, mais dans quelque chose de plus réflexif.

OB : La voix de son maître est tourné dix ans après 1968. Qu’est-ce que ça signifie de réaliser un tel film à cette époque, de cette façon complètement à contre-courant du cinéma militant d’alors ?
NP : Ce n’est pas antinomique non plus. Le cinéma militant a produit des choses formidables à cette période-là. Mais on a fait quelque chose qui n’était pas tout à fait dans la même veine, du point de vue de la méthode. Faire parler les patrons ce n’était pas non plus si facile parce que c’était vraiment un pouvoir occulte. Aujourd’hui les patrons se montrent un peu plus. Ils ont appris à s’adresser aux médias, maintenant c’est rodé tout ça. Vous pouvez voir le patron de la SNCF ou de tel ou tel grand groupe à la télé. A l’époque beaucoup moins. En même temps dans La voix de son maître, plusieurs fois pointe la question de l’anonymat - il y a des grands groupes, on ne sait pas qui possède qui - qui est très caractéristique du capitalisme d’aujourd’hui.

OB : La voix de son maître me semble être un film important aussi parce qu’il évoque quelque chose qu’on retrouve dans tous vos autres films, à savoir le travail ou, plus largement, l’activité humaine.
NP : Oui. Le travail représente une grande partie du temps, sauf malheureusement pour ceux qui n’en n’ont pas. Dans les films suivants la question du travail ne se pose exactement de la même manière. Qu’il s’agisse de La ville Louvre, d’Être et avoir, de La moindre des choses, de Qui sait ou de Retour en Normandie, on voit des gens au travail et des gens confrontés à des obstacles qu’ils doivent franchir. Ce sont les gamins d’Être et avoir qui doivent apprendre à lire et à compte et qui se trouvent face au problème que leur demande de résoudre leur enseignant, ce sont les patients de la clinique de La Borde qui préparent un spectacle de théâtre. C’est difficile, il faut apprendre son texte, sortir de sa bulle pour les psychotiques qui sont là, essayer de participer à quelque chose de collectif. Avec Qui sait il s’agit un peu de ça aussi. Pour les gens qu’on voit dans le Pays des sourds également. Et je crois parce que je filme des gens qui doivent surmonter des difficultés qu’on est avec eux. Est-ce qu’ils vont y arriver ? On s’identifie pour cette raison-là.

OB : En 1985 arrive le deuxième film, l’ascension de la face nord du camembert
NP : C’est un court-métrage tourné en une journée sur le tournage d’un film de Mordillat. Ce n’était pas prémédité. J’ai été contacté en 1985 par un alpiniste, Christophe Profit, qui m’a proposé de le filmer dans une ascension extrêmement vertigineuse dans le massif du Mont Blanc, la face ouest des Drus précisément, ce qui représente environ 1100 mètres de haut. Ce film qui dure 28 minutes, qui s’appelle Christophe, ne figure d’ailleurs pas dans le coffret. Il faut en garder un peu pour le prochain ! Au même moment Mordillat tournait un film, Billy ze kick, et il me demande si Christophe Profit ne peut pas venir doubler un comédien qui devait grimper sur la façade d’un immeuble. Juste avant de me lancer dans le tournage de cette ascension dans le Mont Blanc on a fait cette journée de tournage du côté de Mordillat. Entre 1985 et 1987 je vais faire quelques films de montagne ou même le portrait d’André Lapébie, un ancien vainqueur du Tour de France, bref, je vais réaliser quelques films pour la télé, plutôt du côté du sport ou de l’aventure. Ce ne sont pas mes films les plus personnels, mais d’une part j’ai eu beaucoup de plaisir à les faire et d’autre part j’étais prêt à tout pour reconquérir le droit de faire du cinéma. Il y avait du désir. Quand Christophe Profit est venu pour que je le filme sur cette face ouest des Drus, sur cette paroi verticale qui mesure trois tours Eiffel et demie, avec des passages surplombant, bref en cet endroit qui n’est pas excessivement hospitalier, je ne lui ai pas donné une réponse instantanée, j’ai du passer trois jours d’insomnies parce que c’est très angoissant d’aller filmer là. Et puis j’ai décidé de le faire.

OB : Dans ce DVD qui contient plusieurs films sur le sport, ainsi que dans vos autres films d’ailleurs, vous dépassez la question du sujet.
NP : Cette question du sujet, c’est ce à quoi vous renvoient les autres : « C’est quoi le sujet ? ». Le sujet est un prétexte. En réalité quelques fois le film déborde le cadre de son sujet. Je n’aime pas trop le mot sujet dans le sens où il évoque les dissertations. J’aime bien essayer de faire comprendre que le documentaire peut être ludique, tendre, drôle, métaphorique ou poétique, mais que ce n’est pas une thèse de sociologie. Les documentaires nous parlent de l’état du monde et des conflits, tous ces films nous donnent à voir et à penser, mais en même temps ce n’est pas du même ordre qu’une thèse. C’est plus sensible. Il y a des personnages. Il y a des éléments qui vont donner à réfléchir et ce n’est pas que de l’information non plus. La différence que je ferais entre le reportage et le documentaire au sens où je le sens c’est que dans un documentaire le réalisateur assume la subjectivité et la singularité de son regard. C’est le point de vue singulier d’une personne affiché comme tel. Ce n’est pas qu’il n’y a pas un point de vue dans un reportage, il y a toujours un point de vue, mais c’est plus dilué. C’est le point de vue de celui qui réalise et du journaliste, mais c’est aussi celui de la case où il sera diffusé, au-delà c’est celui de la chaîne et c’est également l’air du temps. Il me semble que la question est fondamentale, déterminante. C’est à partir du moment où la forme dérange, questionne, interroge que le spectateur commence à réfléchir au moins autant qu’à partir du seul sujet. C’est la forme qui pense !

OB : Vous dites également que le film est un cadre dans lequel les choses vont arriver. Ça m’a fait penser à certains photographes « humanistes », à Willy Ronis notamment
NP : Je n’aime pas trop préparer, savoir à l’avance, d’une manière déterminée ce qui va se passer. J’ai besoin de me sentir libre, de pouvoir changer au dernier moment ce qui était prévu, de me laisser imprégner par ce qui se passe, de me rendre disponible à ce qui peut arriver et essayer de m’adapter, d’inventer à partir de ça. Quand on sait à l’avance ce qu’on va faire, on a des béquilles d’une certaine manière, donc c’est à la fois plus fragile, mais j’ai le sentiment d’être plus libre. C’est important pour moi de travailler avec ce double sentiment de liberté et de fragilité. Il s’agit d’essayer de créer les conditions pour que les choses puissent se passer, au fond de construire quelque chose avec les gens que je voudrais filmer. Construire c’est de l’ordre de la confiance. C’est essentiellement ça, faire comprendre aux gens que je veux filmer que je ne suis pas là pour les épingler, les enfermer dans une caricature, les filmer en cachette, à leur insu, avec un téléobjectif, ni les filmer à n’importe quel moment ou à n’importe quel prix.
 
Etre attentif à ce qui se passe, à ce que peut produire la caméra… On sait bien que la présence de la caméra change toujours un peu les comportements, mais il s’agit de faire en sorte que ça ne les change pas trop. Il ne s’agit pas non plus de la faire oublier. Il y a une caméra, mais aussi une petite équipe, avec une perche. On ne peut pas oublier, mais il faut juste ne pas abuser du pouvoir qu’on a. Parce que ça donne un pouvoir sur l’autre, tous ces outils. En même temps il faut assumer cette position. Quand on filme on est voyeur et quelque part on assujettit les gens qu’on filme. On les enferme dans un cadre. On emprisonne. Qu’est-ce qu’on laisse derrière soi quand on fait un film avec des gens qui ne sont pas des acteurs.

OB : On a l’impression que Retour en Normandie était vraiment nécessaire. Pour vous peut-être, mais aussi pour les gens que vous filmez. Il est très touchant parce qu’il permet l’expression d’une parole qui ne s’était pas exprimée pendant les trente ans qui le sépare du tournage de Moi, Pierre Rivière…
NP : Toutes les personnes retrouvées pour faire ce film ont très spontanément accepter d’être filmées, d’apparaître dans le film, de parler. Parce que le tournage de Moi, Pierre Rivière, de René Allio, pour eux comme pour moi d’ailleurs a été une expérience très forte. On le sent à travers ce qu’ils racontent, on sent que ça l’a été pour moi puisque je vais avoir envie d’y revenir et de faire tout un film à partir de cette histoire en revenant sur ces traces. Ce qui est beau dans ce qu’ils disent c’est que tout à la fois ils ont su tourner la page et en même temps bien souvent ça les amené à réfléchir à plein de choses, ça leur à ouvert l’esprit ou les yeux sur des réalités qu’ils ignoraient - comme ça l’a été pour nous, d’ailleurs. Je ne connaissais pas le monde paysan.
 
Mordillat et moi étions les deux assistants d’Allio, nous sommes allés faire le « casting » de ferme en ferme pendant trois mois à la recherche des gens qui vont jouer dans le film. On passe trois mois formidables à parler avec les gens de la vie, de leur travail et du cinéma. On passe beaucoup de temps à essayer de partager une conviction, un amour du cinéma. Essayer d’entraîner dans ce projet des gens dont les préoccupations sont à des années-lumières des nôtres. Cette histoire parle au fond de l’amour du cinéma qu’il s’agissait de faire partager. Je crois qu’aucun de ceux qui ont joué dans le film d’Allio ne l’a regretté. Ça leur a laissé à chacun des souvenirs forts et des souvenirs collectifs d’un travail partagé où chacun a des responsabilités, jouer ou être l’assistant du metteur en scène, ou faire l’image, travailler au costume, etc.
 
On a beaucoup appris les uns des autres. A la pause déjeuner, il n’y avait pas d’un côté les gens de cinéma et de l’autre les paysans normands. Des liens forts se sont établis. Et puis bien sûr ils ont vu le film une fois fini, comme on le fait toujours, mais après les liens se sont distendus parce qu’ils ont continué leur vie et nous la notre.

OB : Retour en Normandie est-il votre film le plus personnel ?
NP : Oui, je pense que c’est le plus personnel de mes films. Non seulement parce que je parle et que le film prend racine sur une aventure que j’ai vécue et partagée avec eux et qui m’a marquée, non seulement parce qu’on m’aperçoit, non seulement parce que le tournage de Moi, Pierre Rivière est l’une des plus belles expériences de cinéma que j’ai vécu, mais aussi parce que j’y ai mis des musiques composées par mon grand-père qui était compositeur, et puis il y a mon père aussi. J’ai retrouvé une séquence dans laquelle jouait mon père. Et puis Allio c’est une figure paternelle aussi. C’est celui qui m’a permis de commencer à travailler dans le cinéma. Donc ça fait beaucoup ! Mais il y a une autre raison encore. C’est aussi un film qui dans sa forme procède par associations libres. Une idée en amène une autre et ça c’est illogique, mais c’est moi. Il y a plusieurs registres dans ce film : le passé lointain du temps de Pierre Rivière, un passé plus récent avec le tournage d’Allio, le présent. Toutes ces temporalités sont tissées entre elles et s’interpénètrent.

OB : Le grand public a découvert Nicolas Philibert avec Être et avoir. Est-ce que ce film représente une rupture ou une continuité dans votre travail ?

NP : Les deux à la fois. C’est la continuité d’un parcours, d’un travail. J’ai fait ce film comme j’ai fait les autres, avec une toute petite équipe, sans me poser la question de savoir si ça marcherait ou non. La seule question qui me préoccupe quand je tourne c’est d’être au plus près de ce que j’ai envie de faire, point. De ce point de vue c’est dans la continuité. Il est vrai que le succès du film a fait rupture parce que même si Le pays de sourds et Un animal, des animaux avaient été dans les programmes école et collège au cinéma, donc ce sont des films qui pour des documentaires ont plutôt assez bien marchés, le nombre d’entrées d’Être et avoir est sans commune mesure. Tout d’un coup c’est quelque chose d’inattendu qui va générer du bon et du moins bon.

D’un seul coup vous recevez dix fois plus de sollicitations. On vous sollicite pour des choses à propos desquelles vous ne connaissez rien. Je me suis employé à refuser tout ça. Et puis en effet il y a eu les suites judiciaires qui m’ont mobilisé pendant pas mal de temps. Il a fallu se débattre dans ces histoires-là. On a eu a cœur de le faire, mes producteurs et moi, et pour nous et pour tout le monde, pour qu’on puisse continuer à faire du documentaire. Si on avait perdu il y aurait eu une jurisprudence. Il reste encore un procès. Dans Être et avoir, sur le mur de la classe, il y a, comme dans toutes les écoles du monde, des planches pédagogiques accrochées. Un jour un monsieur a dit « ces planches c’est moi qui les ai dessinées. On les voit de près ou de loin pendant 18 minutes donc je vous réclame 250 000 euros ». On a perdu en première instance parce qu’on étaient sûr de gagner et on n’avaient pas suffisamment travaillés. On a été condamnés à un euro symbolique. On a fait appel sur le fond. Lui aussi a fait appel parce qu’il estimait qu’avec un euro on se foutait de lui. Maintenant on va aller en cassation. Je suis pour la défense des auteurs et ce graphiste est un auteur, mais en même temps ce n’est pas ça que j’ai filmé. Ça fait partie du décor et c’est accessoire dans l’image. Je n’ai pas cru bon, au moment où j’ai tourné Être et avoir, d’enlever tout ce qu’il y avait au mur, de transformer la classe en studio. Cela aurait troublé les enfants. Je les ai filmés dans leur décor quotidien. C’est ça le documentaire. Le succès aiguise les appétits.

OB : Ce n’est pas hasardeux si Retour en Normandie arrive juste après ?

NP : Il y a sans doute un lien bien que ce projet est antérieur à Être et avoir. Si j’ai eu besoin de le faire après c’est peut-être lié à tout ce qu’on vient de dire. Pas tant d’ailleurs à cause des histoires judiciaires. Mais après Être et avoir j’ai bien senti qu’autour de moi il y a peut-être de gens qui auraient aimé que je continue sur cette même veine. J’ai eu besoin de prendre le contre-pied, de faire un film plus intime, plus fragile, plus audacieux peut-être sur le plan formel, plus secret pour au fond rester au plus près de moi.  

 

Illustration : éditions Montparnasse/Christian Guy

Par olivier bailly - Publié dans : Nicolas Philibert
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Samedi 5 décembre 2009 6 05 /12 /Déc /2009 14:25
De quelle manière la « bouffe » que nous ingurgitons, n’ayons pas peur de mots, est-elle fabriquée par seulement quatre poids lourds de l’industrie agro-alimentaire et comment les lobbies jouent avec notre santé, celle des animaux et ruinent l’environnement. Consommer autrement, ou plutôt vivre autrement, est-il possible ? Tel est le sujet de Food, Inc, passionnant documentaire de Robert Kenner qui sort dans les salles de cinéma, aujourd’hui mercredi 2 décembre.

Pédagogique, informé et gonflé, ce film d’utilité publique a été présenté en compétition au Festival de Toronto et au Festival du film d’environnement de Paris.
 
Dans le domaine du documentaire les sorties se suivent et ne se ressemblent pas. Après le pompeux Syndrôme du Titanic, de Nicolas Hulot, et le pamphlétaire Capitalism : a love story, de Michael Moore, voici Food, inc, de Robert Kenner, une enquête fouillée sur le monde de l’industrie agro-alimentaire, entre Iowa et Kentucky.
 
Kenner, producteur et réalisateur, a notamment réalisé Two days in octobre (2006), documentaire sur une embuscade meurtrière au Viet Nam en 1967 et sur les manifestations étudiantes qui avaient suivies aux Etats-Unis. Il a également produit et réalisé Influenza 1918 sur la terrible épidémie de grippe qui s’est abattue en Amérique au lendemain de la première guerre mondiale.

Avec Food, Inc (produit par l’équipe américaine du film Une vérité qui dérange), le réalisateur alterne enquête sur le terrain et interventions de spécialistes de l’agro-alimentaire. Il a travaillé étroitement avec le journaliste d’investigation Eric Schlosser dont l’article, puis le film, Fast food nation ont provoqué d’intenses débats outre-Atlantique, et avec le journaliste scientifique Michael Pollan, auteur du Dilemme de l’omnivore.
 
Food, inc est un peu la suite logique de Fast food nation dans la mesure où l’industrie de la restauration rapide a modifié les conditions de production de l’alimentation. Dès le départ du film, le ton est donné : puisque cette restauration est rapide, il faut intensivement fabriquer des produits destinés non pas à nous nourrir, mais à nourrir les actionnaires. Tout commence dans les années 30, époque bénie du fordisme et de la division du travail, lorsque deux frères, Mike Dick et Maurice McDonald montent leur premier stand de hot-dog. Très vite McDonald grossit. Ses besoins également. Il faut produire en abondance du maïs, des patates, de la viande, des tomates...
 
L’industrie se plie avec bonne grâce à ces exigences. Aujourd’hui les spécialistes du marketing rivalisent d’imagination pour nous vendre des produits dans des emballages aux couleurs d’antan. Mais à l’intérieur, cela a changé. Ce n’est pas une tomate que vous achetez, mais l’idée d’une tomate...Comme dit Carole Morison, courageuse productrice qui accepte de témoigner au risque de perdre son outil de travail, "on ne produit pas du poulet, mais de la nourriture". Mais que faire ? Dans le sud, après le déclin du tabac, on s’est mis à élevé de la volaille...

Pourquoi les Français, à l’image des Américains, deviennent-ils obèses ? Pourquoi le diabète augmente-t-il de façon vertigineuse ? Parce qu’aux Etats-Unis le prix d’une bouteille d’eau vendue en supermarché coûte plus cher à l’achat qu’une bouteille de coca-cola... Parce que manger des fruits et légumes s’avère ruineux pour une famille dont les parents travaillent de façon précaire.
 
Ce n’est pas seulement l’agro-alimentaire que vise Kenner dans son film, mais un système entier qui nous broie, nous mâche, nous ingurgite, nous crache.
 
Une chance : cette agriculture est gourmande en pétrole. Il ne sera bientôt plus possible de continuer à produire de cette façon. En attendant, « nous devons demander à nos décideurs de tout faire pour réduire la dépendance aux énergies fossiles de notre agriculture. L’alimentation représente aujourd’hui plus du tiers des émissions de gaz à effet de serre, en raison de tout ce que l’industrialisation de l’agriculture a amené (les engrais, les tracteurs, la transformation, l’emballage et la conservation) qui consomme du pétrole et émet du CO2" souligne aujourd’hui dans Métro Elisabeth Laville, fondatrice du cabinet spécialisé sur le développement durable Utopies.
A cette production intensive qui fait mal à notre bien être, qui détruit le vivre ensemble (après tout quoi de meilleur que de partager un bon repas) mais aussi qui dépense une énergie folle le film de Robert Kenner évoque les alternatives. Elles ne sont pas isolées. Gary Hirsberg, par exemple, un fermier qui fait paître ses vaches dans des champs. Incroyable lorsqu’on voit dans Food, inc les images hallucinantes de millions de bovins parqués sur des milliers d’hectares, piétinant à longueur de temps dans le purin. Ces mêmes bêtes que l’on perce de hublots que l’on envoie à l’abattoir sans trop de précaution, ni pour elles ni pour les ouvriers chargés de les abattre.
 
A l’aide d’une caméra cachée, Kenner pénètre chez Smithfield, le plus grand abattoir du monde. Dans les années 50 les ouvriers de usine à mort avaient le même statut que les ouvriers du secteur automobile. On les considérait alors, pendant cette période faste, comme l’aristocratie du prolétariat.
 
Aujourd’hui ils sont misérables. Ce sont souvent des immigrés clandestins. Smithfield les traite comme les porcs qu’ils abattent. Ils en dénoncent régulièrement quelques-uns à la police pour éviter que cette dernière ne viennent mettre son nez dans l’usine.

Voilà démontées preuve à l’appui l’effrayant mécanisme qui permet à une industrie de fleurir en méprisant le vivant. Un mécanisme qui pousse le cynisme jusqu’à ne pas considérer les fermes industrielles de production de masse comme de véritables usines et qui, selon la loi américaine, ne sont pas soumises aux mêmes standards concernant les émissions de gaz à effets de serre. Autre scandale : le fait que 70% des produits alimentaires soient génétiquement modifiés et que la loi n’oblige pas à les producteurs à le mentionner sur les étiquettes.

Curieusement, alors que des petits fermiers ou producteurs de volaille témoignent courageusement, les représentants de l’industrie, eux, n’ont pas donné suite aux demandes d’interviews de Robert Kenner. Combien d’hommes et de femmes politiques influents, au Sénat et à la Maison blanche, émargent aux conseils d’administration ? Robert Kenner explique que pour faire ce film, qui lui a pris deux ans et demi, l’accès à de nombreux protagonistes lui a été refusé. De fait, aucune représentant de l’agro-alimentaire n’a souhaité se montrer face à la caméra.
 
Le témoignage le plus touchant vient sans nul doute de Barbara Kowalcyk dont le fils de deux ans est mort subitement d’une infection E.coli après avoir mangé un hamburger. Tout simplement parce que cette viande provient d’un animal nourri au maïs qui développe l’e.coli. Le maïs n’est pas et ne devrait pas être la nourriture de base des bovins... Mais, précise le film, 30% des terres américaines sont couvertes de maïs et 90% des produits vendus en supermarché contiennent du maïs ou du soja...fabriqués principalement par Monsanto dont on connaît les liens étroits avec l’administration Bush (et probablement Obama).
 
75 détectives payés par la firme sillonnent le pays et sont chargés de dénoncer les fermiers qui « nettoient » leurs graines pour les réutiliser. Food, Inc donne la parole à l’un de ces agriculteurs ruinés...

Barbara Kowalcyk, la mère du petit garçon mort à cause de la bouffe empoisonnée remue ciel et terre pour comprendre et faire en sorte que cela ne se reproduise plus. La croissance annuelle du bio est de 20%. Wal-mart, par pure stratégie, certes, vend du bio. Tout simplement parce que ses clients le demandent. Gary Hirshberg et Joe Salatin, deux fermiers alternatifs, nous expliquent comment ils ont refusé d’écouter les sirènes du grand capitalisme.
 
David contre Goliath ? Vu de France ça y ressemble. Mais aux Etats-Unis la force de mobilisation citoyenne est à la mesure des puissances financières. Après tout, des industries puissantes comme le tabac ont reculé devant les consommateurs. Il faut mettre à bas le mythe de la nourriture à bas prix. Il faut « perdre » son temps à cuisiner des choses saines. Les choses ont un coût, mais coûtent-elles davantage que nos vies ?

Les révolutionnaires avaient des fourches. Il nous faut nous battre avec nos fourchettes !
Par olivier bailly - Publié dans : Robert Kenner
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